La Corse hors de contrôle

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Les récents évènements qui frappent l’île ne font que confirmer ce que révèle l’ouvrage « Juges en Corse »[1].  Les témoignages exclusifs de neuf magistrats que j’ai recueillis nous apportent bien des clefs pour décrypter l’irrémédiable dérive de la Corse.

Nous l’avions évoqué dans « Juges en Corse », les mutations politiques en cours dans l’île sont susceptibles d’ouvrir la route aux organisations mafieuses. Une mafia omniprésente qui, tel un Alien à l’insatiable appétit, dévore tout sur son passage.

Non qu’il soit dans mon intention de faire un quelconque procès d’intention aux nationalistes actuellement aux affaires, mais force est de constater que ces derniers semblent totalement dépassés par les évènements, tétanisés par cet incroyable cortège de violence sauvage qui s’abat sur l’île

Tout ce qui fut méticuleusement – je dirai chirurgicalement – décrit dans cet ouvrage est d’une incroyable force visionnaire. Qu’il s’agisse des rapports complexes et parfois tendus entre magistrats, des pressions de la Chancellerie, des porosités malsaines, de la défiance vis-à-vis de certains services de police ou de gendarmerie, de cette ambiance franchement poisseuse qui pourrit depuis trente ans l’air de l’île, l’effrayant panorama décrit par ses procureurs, procureurs généraux et juges d’instruction qui ont courageusement pris la parole sert de cadre à ce qui se déroule aujourd’hui.

Les réactions courroucées de quelques magistrats en place dans l’île au moment de la parution en janvier dernier n’en prennent que plus de relief. Grand détracteur – aux côtés du procureur d’Ajaccio – d’un travail pourtant quasi-unanimement décrit comme exemplaire – le procureur général de Bastia Franck Rastoul se trouve désormais dans une position inconfortable….

En juin dernier en effet, le magistrat n’aurait pas hésité à prendre sa plus belle plume pour réclamer la mutation de l’actuel patron de la PJ d’Ajaccio Christian Sivy. Le magistrat dénoncerait, affirme « Le Monde », un climat justement évoqué dans « Juges en Corse »…  Plusieurs faits relatés dans le courrier adressé à la Direction criminelle et des grâces sont étrangement redondants avec les propos tenus par nos neuf magistrats.  En clair, on croit comprendre que la PJ a inexplicablement trainé des pieds pour « protéger » quelques temps l’un des membres influent de l’équipe dite du « Petit bar » d’Ajaccio. On imagine que ce dernier ait pu rendre certain services… Lesquels ? De même des interrogations entourent, à en croire Frank Rastoul, une perquisition douteuse menée dans le nord de l’île contre le fort controversé nationaliste Charles Pieri.

Suite à ces révélations un magistrat de poids récemment questionné sur le sujet n’hésite pas à me dire tout le bien qu’il pense de Christian Sivy, preuve s’il en est que rien n’est décidément clair au pays du « Brocciu ». Lesdites suspicions ne mettraient pas directement en cause le patron de la PJ, mais des échelons intermédiaires dans la hiérarchie policière. Le patron serait ainsi devenu la cible pour avoir couvert ses troupes… De son côté la Direction Centrale de la Police Judiciaire apporte tout son soutien à un fonctionnaire présenté comme « exemplaire »

Ces évènements démontrent une nouvelle fois toute l’ambiguïté de l’action de l’état dans l’île de beauté. Jouer un clan mafieux contre l’autre, favoriser un groupe nationaliste au détriment de son adversaire, fermer les yeux pour les ouvrir plus tard, on a le sentiment que rien n’a véritablement changé depuis 30 ans, au point de provoquer un abcès de fixation, une sorte de furoncle qu’aucun antibiotique n’est plus capable de soigner.

Les faits sont têtus : deux cadavres viennent ensanglanter le pavé insulaire ces derniers jours, l’un à Cargèse avec l’assassinat du militant et propriétaire de paillote Maxime Susini. Quelques jours plus tard c’est un « entrepreneur » mêlé au clan Guazzelli d’être abattu comme un chien à Furiani. Des Guazzelli il en fut beaucoup question dans « Juges en Corse », comme un fil d’Ariane invariablement tiré de l’histoire criminelle de la célèbre équipe de la Brise de Mer. Conjointement on apprend toujours via « Le Monde » que l’île est au top au hit-parade des possesseurs de voitures blindées, loin devant le Brésil, l’une des références en matière d’insécurité. En Corse la réalité dépasse donc la fiction.

Mais qui donc se balade ainsi en voiture blindée ? Des mafieux prudents, certes, mais pas seulement. Chef d’entreprise, élus, entrepreneurs dans le BTP, dans les déchets, hommes d’affaires de tous poils sont particulièrement visés dans un contexte de spéculation immobilière effrénée. L’un de ces as de la truelle n’a pas hésité à transformer lui -même sa camionnette en Fort Knox comme le découvrent des gendarmes ébahis lors de son interpellation en août dernier en Haute-Corse. L’homme avait en effet glissé des plaques d’acier dans les portières… Les routes ne sont pas sûres.

Aujourd’hui, c’est toute la Corse qui frémit et craint que l’île ne glisse inexorablement vers l’enfer mafieux. A Ajaccio en tout cas, les jeux semblent déjà faits si l’on en croit l’enquête publiée le 21 septembre par le site Mediapart. Celle-ci s’attache à décrypter les incendies criminels qui ont touché les locaux commerciaux de l’ancien responsable de la Chambre de Commerce et d’industrie Jean-André Miniconi qui a bénéficié d’un large soutien. Ce dernier n’avait pas hésité par le passé à dénoncer la tentative musclée de mainmise des voyous sur la CCI.

Rappelons que l’assassinat en octobre 2012 de son Président de l’époque, Jacques Nacer, n’est toujours pas élucidé. Pas plus d’ailleurs que celui en 2013 du patron du Parc Régional de Corse, Jean-Luc Chiappini. Que dire de l’assassinat de la mairesse de Grossetto-Porticcio Jeanne Bozzi en 2011 ? Et de celui de l’un de ses prédécesseurs dans les années 90 ? De même mystère sur celui du président de la Chambre d’Agriculture Lucien Tirroloni à Ajaccio durant la même période ? Quid de l’exécution du bâtonnier Antoine Sollacaro en 2012 ?  Et du nationaliste et homme d’affaires Antoine Nivaggioni ? Et de son ex-associé devenu ennemi mortel, Yves Manunta victime d’une précédente tentative dans laquelle sa femme et sa fille furent grièvement blessées ? Que dire de la tentative d’assassinat de l’avocat Jean-Michel Mariaggi qui vit désormais dans le secret comme une bête traquée … ? Que de sang sur Ajaccio la maudite. Que de crimes trop souvent impunis.

Désormais candidat à la mairie d’Ajaccio, Miniconi s’accroche. Il brouille les cartes au sein même du clan nationaliste. Dans le même temps la mafia, si l’on en croit Mediapart, prendrait en main un à un les commerces de la ville, certains contraint de déposer leur bilan dans des circonstances pour le moins douteuses….

La main noire semble avoir déjà gagné la partie. Mais cela on le sait depuis longtemps.


[1] « Juges en Corse ». Ed Robert Laffont. 297 pages. Janvier2019

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