En quête de commanditaires

La justice peine à élucider les assassinats de notables abattus en 2012 et 2013 à Ajaccio. L’histoire renvoie à une double fracture au sein de la mafia Corse et chez les nationalistes.

Six ans après l’automne sanglant qui a vu l’exécution de deux notables locaux – l’avocat Antoine Sollacaro et le président de la Chambre de Commerce Jacques Nacer – le climat est certes moins pesant à Ajaccio. La justice tarde à résoudre ces deux énigmes criminelles, auxquelles il convient d’ajouter l’exécution en avril 2013 du président du parc Régional de Corse, Jean-Luc Chiappini.  Seule piste aujourd’hui, nous allons le voir, celle de l’équipe du Petit bar soupçonnée d’être impliquée (comme nous l’avons vu dans le premier volet de notre saga) dans la préparation de l’assassinat de l’ancien bâtonnier, mais pas seulement.

L’équipe du Petit bar doit son nom à son « siège social », un estaminet bien connu du Cours Napoléon. Tout tourne effet autour de la moto BMW 1200 GS utilisée par les tueurs qui ont vidé leur chargeur de 11,43 dans la tête la victime. Antoine Sollacaro avocat pénaliste et militant nationaliste historique venait comme chaque matin acheter son journal. Six ans après les faits donc, l’instruction débouche sur un dossier assez bancal, comme trop souvent dans les affaires corses. En septembre 2018 le juge d’instruction de la JIRS (juridiction  interrégionale spécialisée) Christophe Petiteau a renvoyé devant la Cour d’assises le parrain paraplégique du Petit bar Jacques Santoni pour « complicité d’homicide volontaire en bande organisée » et deux de ses affidés pour « association de malfaiteurs ». Mais l’affaire est loin d’être jugée : le parquet a fait appel de cette décision renvoyant devant les assises celui que l’on surnomme le « parrainplégique », jusque-là cloué sur son fauteuil dans son appartement bunker d’Ajaccio. Cette dissonance judiciaire témoigne de la complexité du dossier.

L’assassinat de personnalités est comme le sauté de veau aux olives, une spécialité locale, à commencer par celui du Préfet Claude Erignac un soir glacé de février 1998. Mais celui, huit ans plus tard de Robert Feliciaggi, donne le top départ du massacre de l’automne 2012.

Ce 10 mars 2006 le maire du village de Pila Canale débarque à l’aéroport de Campo dell’Oro en provenance de Paris-Orly. Feliciaggi ne montera jamais dans sa BMW garée sur le parking. L’exécution du roi des jeux en Afrique (il a fait fortune au Congo, au Cameroun, au Gabon en y installant le PMU) annonce la première fracture dans l’équilibre qui régissait les relations entre milieux du sud et du nord de l’île. Surnommé « Bob l’Africain », la victime n’était pas seulement un homme d’affaires très proche de Charles Pasqua, il était le fondé de pouvoir, le « consigliere » éminent du parrain du milieu Ajaccien, le mythique Jean-Gé Colonna. Ce n’est pas un hasard si depuis cette date la JIRS de Marseille a été saisie d’une cinquantaine de règlements de comptes. Pour le Procureur Jacques Dallest, l’affaire Feliciaggi constitue un « acte fondateur » dans la grande guerre qui fracture par la suite la mafia Corse.

Jusqu’à ce mois de mars 2006 la cartographie est bien tracée : La Haute-Corse tenue par la célèbre équipe de la Brise de Mer et au Sud, l’empire de Jean-Gé, un parrain à l’ancienne, pur produit de la French-connection des années 70. En quelques mois, l’équilibre de la paix cède la place aux horreurs de la guerre. En Novembre 2006, un deuxième évènement accélère les hostilités, la mort accidentelle de Jean-Gé sur une route du Valinco.

Suit une hécatombe qui, elle, n’a rien d’accidentelle. Elle frappe les plus proches lieutenants du parrain défunt, Ange-Marie Michelosi, puis Jean-Claude Colonna.

Mais qui a donc intérêt à semer le trouble, à briser le partage de territoire ?  Les renseignements qui parviennent aux services de police sont redondants. Celui qui tire les ficelles a pour nom Richard Casanova une figure dissidente de la Brise de Mer qui a décidé de conquérir le sud et l’extrême-sud de l’île et d’entrer en guerre avec d’anciens amis de la Brise. Son indépendance lui sera fatale, il est abattu à son tour en avril 2008 à Porto-Vecchio par son ennemi de toujours l’implacable Francis Mariani sous le nez du repenti Claude Chossat qui décrypte les faits aux policiers.

A Ajaccio, l’équipe du « Petit Bar » se dresse pour protéger le royaume de Jean-Gé. Mais le scénario a besoin d’un troisième homme, celui qui préside alors aux destinées du club de foot d’Ajaccio. Alain Orsoni aurait-il monté un deal avec Richard Casanova au cours de rencontres africaines ? C’est la conviction policière qui irrite l’intéressé. En maitre de cérémonie de ce supposé « summit », Michel Tomi ancien croupier à Monaco et ex-associé de Feliciaggi qui a pris en main les destinées africaines de leur empire commun. On le présente aujourd’hui comme le juge de paix du milieu Corse. Juge ou partie ? La mise en examen d’Alain Orsoni pour avoir commandité l’assassinat d’un certain Thierry Castola semblait étayer en tout cas une partie du scénario. Mais la conviction, devenue cette fois-ci judiciaire, s’est effondrée comme un château de cartes devant les assises.  Alain Orsoni est « seulement » condamné pour avoir adressé une missive menaçante à la famille Castola.

« En fait, avec le retour d’Alain à Ajaccio, toutes les vieilles rivalités issues de la sanglante guerre entre nationalistes qui a opposé dans les années 1993-1996 « la Cuncolta naziunalista » au MPA sont remontées à la surface. S’ajoutent des rancœurs entre anciens du MPA qui s’entretuent désormais entre eux » m’expliquera à l’époque un magistrat spécialisé.

Orsoni qui s’est beaucoup confié aux médias à la suite de l’assassinat de Jacques Nacer nie farouchement être le patron d’un quelconque clan dans ce jeu morbide ou nationalisme flirte avec banditisme. Mais s’il demeure libre de ses mouvements après plusieurs mois passés en détention il n’en sera pas de même de son fils Guy longuement incarcéré en 2011.  Ce dernier est soupçonné d’être impliqué dans quatre assassinats qui ont touché des membres de l’équipe du Petit Bar. Coup de tonnerre : Guy Orsoni est acquitté de ces faits en 2015 par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône. Il est cependant condamné à huit ans de prison pour association de malfaiteurs en relation avec l’obtention de faux papiers. En 2017 après quelques mois de liberté le voilà de nouveau en détention pour son implication supposée dans d’autres assassinats. Mais le séjour à l’ombre est là aussi de courte durée. De nouveau libre, il échappe en septembre 2018 à une tentative de règlement de comptes dans les rues d’Ajaccio. Son 4X4 Mercédès blindé le protège d’une rafale de fusil d’assaut.

Son père avait été désigné avant lui par le clan Colonna comme la cible à abattre. Alain Orsoni  échappe en avril 2009 à une tentative d’assassinat prés du stade. Les hommes du clan d’en face mis en terre ou en prison, c’est une femme, Marie-Jeanne Bozzi, sœur d’Ange-Marie Michelosi, qui veut écrire le remake de la célèbre série Mafiosa. Une sonorisation policière opérée dans un appartement permet de comprendre que la CCI est contrôlée en sous-main par Orsoni. Ou tout du moins, tient-on à le faire savoir…. On comprend que la vie de Jacques Nacer, présenté comme proche du « bel Alain », ne tenait qu’à un fil. Il est assassiné un mois après Antoine Sollacaro.

Quant à notre héroïne, elle n’assouvira jamais sa vengeance. Le 15 avril 2011 un tueur lui vide un chargeur dans le dos sur le parking d’un centre commercial de Porticcio. Aujourd’hui encore sa fille, Valérie Bozzi, qui a pris sa suite à la mairie de Porticcio se refuse à évoquer la mort de sa mère. Il est vrai que les choses se sont calmées.

Enfin, un calme tout relatif.

 

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