L’Enquête Corse (I) : Sanglante Ajaccio

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La récente condamnation des assassins d’Antoine Nivaggioni en présence du premier repenti français de l’histoire justifie la reprise d’une série d’articles parus en 2013. Premier volet sur le grand carnage ajaccien.

 

On ne s’était pas bousculé au portillon pour prendre la succession de Jacques Nacer à la présidence de la Chambre de commerce de Corse du sud. Et c’est compréhensible. L’assassinat en novembre 2012 de ce personnage important, de la vie ajaccienne, quelques semaines seulement après celui de l’avocat Antoine Sollacaro, démontrait qu’il vaut mieux ne pas trop toucher aux « affaires » dans le sud de l’île. C’est une femme, Nathalie Carlotti, qui accédera à la lourde charge le 21 janvier 2013. Mais le mirage n’aura guère tenu, Elle ne restera que quelques mois à la tête de l’institution victime elle aussi des sourdes rivalités. Elle eut le mérite de rester en vie.

Jacques Nacer était un notable, un homme apparemment sans histoire qui a pris la succession de Raymond Ceccaldi empêtré quant à lui dans une salle histoire de fraude aux marchés publics impliquant une société de sécurité, la SMS, dont les deux fondateurs ont été assassinés : Yves Manunta le 9 juillet 2012 et Antoine Nivaggioni criblé de balles de Kalachnikov deux ans plus tôt.

Le 14 novembre 2012 le tueur casqué qui pénètre dans la boutique familiale de J.N. installée dans la célèbre rue Fesch fait preuve d’un extraordinaire sang-froid. La victime n’a pas esquissé le moindre geste. Tout comme, en octobre, le même tueur (?) a fait feu sur l’avocat Antoine Sollacaro au début de la route des Sanguinaires. La victime s’était arrêtée sur l’aire d’une station-service. A chaque fois, le mode opératoire est le même. Une moto, un passager qui descend, puis se dirige à pieds vers sa cible et aligne froidement sa victime. La Corse est faite de morts et de sang.

Comment analyser cette montée en puissance de cette mafia Corse, à cette prolifération de ce que les italiens appellent des « cadavres exquis » (cadaveri eccellenti) ? Le procureur Jacques Dallest à l’époque porte-parole de la JIRS se montrait fataliste : « Ce qui se passe aujourd’hui en Corse est en fait décrit dans les différentes commissions parlementaires qui se sont penchées sur le sujet après l’assassinat du Préfet Erignac, notamment le rapport Glavany. Le grand banditisme n’a finalement que peu de sources de revenus dans l’île. Un casino, des sociétés de transports de fonds, des hôtels… Il ne peut que se réaliser dans l’immobilier qui connait une spéculation sans précédent. Ce qui explique l’explosion du grand banditisme c’est le fait que l’état a longtemps mobilisé ses forces dans la lutte contre le nationalisme clandestin, laissant le champ libre aux activités maffieuses. L’affaire Erignac a été d’une certaine façon une aubaine pour le grand banditisme ». Et on serait tenté de dire pour le « nationalisme d’affaires ».

Pour certains à l’époque tous ces morts ont un fil, le retour en Corse d’Alain Orsoni leader emblématique du FLNC (il a participé à l’épisode d’Aléria) et fondateur du MPA (Mouvement pour l’autodétermination). Il revient en 2008 après plusieurs années passées en Amérique du Sud, une terre qu’il ne cesse d’ailleurs de fouler.  L’histoire locale retient qu’il fut à l’origine d’une scission au sein du mouvement nationaliste dans les années 93-96 et d’une guerre intestine qui fit plusieurs dizaines de morts. Le retour d’Orsoni sera interprété par les policiers comme la reprise en main de la zone d’Ajaccio à l’occasion de son accession à la présidence du club de foot de  l’ACA. Une vision que l’intéressé a cependant toujours contesté.

Il existe un fil directeur : Sollacaro, Manunta, Nivaggioni , tous ces morts sont en effet des anciens du MPA. Nacer lui-même a gravité autour de la même mouvance. L’histoire s’emballe en 2000 avec la création à Ajaccio de la SMS (Société Méditerranéenne de Sécurité) par les deux proches du « bel Alain », Nivaggioni et Manunta. Très vite la société prospère, trop peut-être : les portes sont grandes ouvertes notamment celles qui conduisent au juteux marchés de surveillance de l’aéroport Campo dell’oro. Nivaggioni a un gros défaut : il aime un peu trop les femmes et les belles bagnoles. Il confond chiffre d’affaire et bénéfice pour offrir manteaux de vison et palaces à ses conquêtes invitées à ses nuits d’ivresse. Nivaggioni aime l’argent, c’est certain. Ce comportement dispendieux déplait à Manunta qui se sépare de son associé et créée sa propre entreprise.

La SMS continue d’essaimer sur le continent, obtient des marchés à Toulon, puis sur le port de Marseille. Mais Nivaggioni est décidément un piètre gestionnaire. La société plonge et la justice s’en mêle. L’intéressé ne comparaitra pourtant jamais début 2011 devant le tribunal correctionnel de Marseille dans le dossier de la SMS. En octobre 2010 les tueurs l’ont criblé de balles à la sortie du domicile de sa maitresse. Les femmes, toujours les femmes. Le point faible de Nivaggioni.

Le règlement de comptes se poursuit durant le procès marseillais. Les avocats des intéressés en viennent presqu’aux mains sur fond de guerre des polices : Jean-Michel Mariaggi qui défend Manunta présente Nivaggioni comme un indic de la DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur) et Antoine Sollacaro – avocat de Nivaggioni – qui accuse ouvertement Manunta d’avoir balancé son client à la DCPJ (Direction Centrale de la Police Judiciaire). Depuis l’abcès n’a cessé de suppurer. Yves Manunta échappe de peu en novembre 2011 à une tentative d’assassinat. Mais sa femme et surtout sa fille sont très grièvement blessées. Elles se trouvent toutes eux aujourd’hui sous protection policière. Les deux tireurs présumés vont passer plusieurs mois sous les verrous avant de bénéficier récemment d’un surprenant acquittement devant la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône… Des indices matériels troublants semblaient en effet confondre les deux frères jumeaux Pantelai désormais libres comme l’air au grand dam des magistrats de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Marseille qui ont mené m’enquête.

Dernière victime en date de cette saga sur fond de « vendetta », Jean-Michel Mariaggi échappera par miracle à une tentative d’assassinat au volant de son SUV. Grièvement blessé au bras, l’avocat ne s’en remettra pas. Il a depuis mis ses activités professionnelles de côté.

En juillet 2012 d’autres tueurs froids avaient eu la peau de Manunta dont on dit qu’il se serait rapproché des pires ennemis du clan Orsoni, la bande dite « du Petit Bar » du nom d’un coquet estaminet du Cours Napoléon.

Avec les assassinats d’Antoine Sollacaro et Jacques Nacer, la boucle serait en quelque sorte bouclée. Mais rien n’est simple. Si l’affaire de la SMS peut constituer un fil d’Ariane, la justice explore un temps une autre piste dans le dossier Sollacaro, celle de la vente de terrains sur la superbe plage de Santa Giulia à Porto-Vecchio. Une opération dans laquelle l’avocat se serait  impliqué financièrement. Mais cette piste ne mène à rien.

Aujourd’hui le dossier est en phase de règlement avec, dans le collimateur judiciaire, quelques membres de la bande du Petit Bar impliqués autour de la moto BMW volée utilisée pour le crime. Mais ces seuls indices sont insuffisants pour pousser les suspects devant une Cour d’assises. Il est donc question de renvoyer tout ce petit monde devant un tribunal correctionnel pour « association de malfaiteurs ».

Maigre consolation pour la famille Sollacaro.

 

 

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